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Violences sexuelles : que sait-on de l’amnésie traumatique ?

Violences sexuelles : que sait-on de l’amnésie traumatique ?

Violences sexuelles : que sait-on de l’amnésie traumatique ?
Violences sexuelles : que sait-on de l’amnésie traumatique ?

Plus les enfants sont jeunes, plus le phénomène d’amnésie traumatique est important.@ AFP

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Un rapport présenté lundi à la ministre des Familles fait des recommandations pour améliorer l’accompagnement des victimes de crimes sexuels sur mineurs. Il évoque notamment le phénomène d’amnésie traumatique.
Une mission co-présidée par l’animatrice Flavie Flament, qui a révélé il y a quelques mois avoir été violée adolescente, a proposé lundi de faire passer de vingt à trente ans le délai de prescription des crimes sexuels commis sur des mineurs. Car selon la mission, le délai en vigueur ne prend pas suffisamment en compte le fait que la victime mineure tarde souvent à dénoncer son agresseur, surtout s’il s’agit d’un proche, et que certaines victimes développent même une “amnésie traumatique”. Mais en quoi consiste cette “amnésie traumatique” ? Que se passe-t-il alors dans le cerveau de la victime ? Et comment s’en défaire ? Muriel Salmona, psychiatre et fondatrice de l’association “Mémoire traumatique et victimologie”, auditionnée par la mission, nous éclaire.
En quoi consiste l’amnésie traumatique ?
C’est un phénomène très fréquent lié à des mécanismes de sauvegarde qui se mettent en place dans le cerveau lors de situations traumatiques et particulièrement dans l’enfance. Cela va générer une sorte de disjonction des circuits de l’émotion et de la mémoire et entraîner une anesthésie émotionnelle, qui fait que l’événement qui a été enregistré est là mais n’est pas ressenti par la personne. Il est perdu en quelque sorte.
Cette dissociation est-elle visible ?
On peut distinguer sur les imageries médicales que les circuits émotionnels et de la mémoire sont dysfonctionnels en cas de dissociation traumatique. Des structures du cerveau peuvent être atteintes comme l’hippocampe (qui joue un rôle central dans la mémoire) ou le cortex cérébral, cela se traduisant par exemple par une diminution de son épaisseur.
Dans le cas d’un traumatisme sexuel, on peut observer sur une IRM que les zones impactées au niveau du cortex sont les zones génitales. Mais les études ne sont pas encore assez nombreuses pour que les imageries médicales soient utilisées comme des outils juridiques et crédibiliser la parole de la victime.
Qui est concerné ?
Plus les enfants sont jeunes, plus ce phénomène est important. Et plus les violences sont traumatisantes, plus l’amnésie va être présente. Elle va être proportionnelle à la gravité des violences subies et beaucoup plus fréquente chez les victimes de viols. On rencontre l’anesthésie traumatique chez 40 % des victimes de violences sexuelles dans l’enfance. 60 % d’entre elles développent également une anesthésie partielle. Cela signifie qu’elles peuvent se rappeler de violences mais pas de toute la situation. Mais cela concerne aussi les victimes d’attentats, les victimes de guerre.
Comment se révèle l’amnésie traumatique ?
Généralement, la victime sort de son amnésie traumatique lorsqu’elle se sent protégée ou éloignée du contexte de l’agression ou de l’agresseur. Cela peut revenir, 20 ans ,30 ans voire 50 ans après le traumatisme. En moyenne, les victimes mettent 16 ans à parler.
Lorsque cela revient, la victime peut être projetée dans l’événement comme si elle avait remonté le temps. Car ce qui revient n’est pas une mémoire autobiographique, mais une mémoire traumatique, explosive, qui fait revivre à l’identique l’événement.
Souvent, les victimes mettront encore beaucoup de temps avant de comprendre ce qu’il leur arrive. Elles considèrent plutôt qu’elles souffrent de troubles psychiatriques. Et il faudra encore plusieurs années en moyenne avant qu’elles ne rencontrent des professionnels de la santé pouvant identifier qu’il s’agit de dissociation traumatique.
Est-ce que cela se soigne ?
On traite la mémoire traumatique en la transformant en mémoire autobiographique, une mémoire qui serait douloureuse mais qui ne va plus du tout envahir la victime n’importe quand et n’importe comment. Cette mémoire pourra être contrôlée.
Cela va entraîner une réparation des atteintes neurologiques, qui sont comme des fractures dans le cerveau. Elles peuvent se régénérer dans le cadre d’une psychothérapie qui permet d’intégrer petit à petit ce qui a fait bugger le cerveau et ce qui a été à l’origine du traumatisme.
Est-ce systématiquement détecté ?
Actuellement, il y a très peu de professionnels formés pour prendre en charge les personnes souffrant d’amnésie traumatique. Ils sont peu à connaître ce phénomène et à savoir comment accompagner les victimes. Ce retard concerne aussi bien les professionnels de santé, que ceux qui prennent en charge les victimes à un moment ou à un autre : la justice, la police, les gendarmes. Toutefois, depuis les attentats de Paris, la reconnaissance du traumatisme se fait un peu mieux. Des formations ont été organisées et des référents formés à ces questions intègrent les hôpitaux.
L’amnésie traumatique est-elle un élément pris en compte sur un plan juridique ?
C’est un argument scientifique qui se décrit précisément lors d’affaires de viols par exemple. J’ai régulièrement rédigé des certificats à destination de juges ou de cour d’assises qui ont en effet été pris en compte. Cela m’est également arrivée d’être convoquée comme experte autour de ce phénomène. Ce fut le cas dernièrement pour “le procès de l’électricien”, un homme poursuivi pour neuf viols et dix-huit agressions sexuelles de fillettes entre 1990 et 2003. Il a été condamné en avril à 18 ans de prison.

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